Il est 22:44.
Je déplace Kind Of Blue dans ma liste de lecture. Presque immédiatement, Miles Davis commence à jouer So What du bout de sa trompette.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit un texte ici, il est temps d’y remédier. Car vous vous en doutez, durant ce laps de temps, il s’est passé beaucoup de choses.
J’ai évolué, c’est clair. Reste à savoir dans quelle direction, et surtout si c’est la bonne direction.
Par une fin d’après midi d’Août à la chaleur écrasante et aux brins de vents (trop) rares, j’ai rencontré une fille magnifique qui s’appelait Judith. Rencontré dans la rue, en pleine recherche d’appartements. De loin, elle ressemblait à un Monet : de petites touches de couleurs basiques mais floues, attirantes, fluctuantes et énigmatiques. En se rapprochant, je note ses cheveux bruns mi-longs ondulés, qui rebondissent gracieusement lorsqu’elle marche. Des écouteurs rouges dans les oreilles, mais pas les immondes écouteurs de Dr Dre (qui ont vraiment un son médiocre… les gens ont-ils vraiment déjà écouté de la musique non compressée avec un vrai équipement audio ? J’en doute.). Serait-ce une fille de goût ?
Un regard lointain, serein, presque rêveur. Un aura de mystère. Je la trouve radieuse, le soleil se loge sur ses cheveux et rebondit, lançant des reflets éblouissants et poétiques. Je suis sous le charme. Je la désire, je la veux. J’augmente mon énergie.
Je l’aborde.
Elle me sourit et me répond. Echange de banalités, des banalités que j’aurais pu partager avec n’importe qui. Mais c’était elle. A la fin de ma question, nous nous sommes regardés, et nous avons attendus quelques longues secondes comme cela. Le temps passait au ralenti. Je pouvais voir les gouttes de sueur du serveur officiant au Chansonnier tomber au ralenti. J’ai su après que cette sensation fut réciproque : nous avons tous les deux ressenti ce «blanc», ce moment «court mais intense de gêne qui nous permet de savoir si on apprécie le moment» aurait dit Mia Wallace.
Sans savoir qui relancerait cette conversation, ni même si cette conversation devait continuer. C’est là que l’énergie et le sourire rentre en jeu. La conversation a continué. Je l’ai relancé. Schéma classique de rencontre d’inconnue, badinages, vérification de l’intéret, sexualisation, projection simplissime. Plus c’est simple, mieux ca marche.
Rencart standard, Iguana et Atelier Charonne. Je déroule le fil conducteur dont j’ai l’habitude : questions imaginatives, sur les goûts, l’émotionnel et l’enfance. Deux ou trois routines sur Célia mon amour de jeunesse, sur la fois où une fille m’a suivie jusqu’à chez moi à mon insu et sur… je vous avoue que je ne me souviens plus de la troisième. Surement une histoire de mon enfance. A chaque fois c’en sont des différentes. Mais elles sont toujours authentiques.
Plus je la regarde, et plus je me dis que cette fille devait être une des muses de Jeanne Moreau. Elle avait des yeux d’opales, une myriade de bracelets mats autour des poignets et des bagues polies (presque) à chaque doigt. Elle était lumineuse, sensuelle, mais le meilleur adjectif pour la définir reste incontestablement «musicale».
Notre morceau de vie commun a commencé dans la rue Eugène Varlin, moi avec mon assurance, elle avec sa capacité de sourire rien qu’avec ses yeux (un peu à la Cary Grant ou à la Humphrey Bogart).
Nous nous sommes reconnus alors que nous étions inconnus. Nous nous sommes embrassés sous une porte cochère de la rue Charonne, porte donnant sur une rue quasi-déserte. Étonnamment, ses lèvres ont un gout de passion, un gout exotique. Nous nous sommes revus. Et nous avons dansé pour nous réchauffer.
Freddie Freeloader fait son entrée dans mes enceintes. Le son est rond, chaud, feutré… tel un verre de bon vin.
Nous étions bien ensemble. Mais le tourbillon de la vie (et de la réalité) nous a séparé : divergence de caractères. Ironiquement, ce même tourbillon nous a remis ensemble ensuite, comme pour mieux désaccorder nos vies en profondeur de manière définitive.
Ma deuxième rupture avec Judith fut au profit de Melissa, une blonde rencontrée dans mon bar préféré (toujours à Bastille). Ce fut une erreur.
Une grosse erreur.
J’ai été attiré par elle alors qu’elle n’avait rien d’extraordinaire. Pour être tout à fait honnête, je pourrais résumer cette fille à un tableau de Delaunay : elle ne ressemblait à rien de «structuré» que l’on puisse connaitre, mais elle m’inspirait.
Jeu. Taquineries. Rentre dedans. Facilité. On s’est embrassé. Aveu de faiblesse, il y a quelques mois, une aventure trop facile à obtenir m’aurait rebuté (et m’a rebuté. J’en ai déjà parlé dans ce journal). Là non. Je me suis ramolli. J’ai rompu avec Judith pour Melissa. Melissa m’a pris pour un con. J’ai largué Melissa. La vie est simple pour ceux qui savent ce qu’ils veulent. Histoire rapide mais avec bavures : je ne peux rappeler Judith. Je ne peux pas lui faire ça. Elle est déjà courageuse de ne pas me haïr. Je la respecte trop. Pas besoin d’en dire plus… Tout le monde fait des erreurs, mais celle-ci me reste vraiment en travers de la gorge, encore aujourd’hui.
Blue in Green prend la relève. Le coussin de mon canapé sur lequel je suis appuyé commence à me donner chaud.
Entre temps, j’avais repris contact avec Lucille, une bordelaise que j’avais rencontré il y a bientôt 5 ans. Cousine d’un ami Montpellierain, à vrai dire à l’époque je ressentais plus quelque chose pour sa sœur. Mais je n’étais pas celui que je suis aujourd’hui, et surtout elle était en couple.
Quelques échanges de messages, date fixée. Trajet jusqu’à Bordeaux. Retrouvailles. Tension. Je ne suis pas déçu : elle est magnifique en venant me chercher. Blonde, cheveux lisses, élégante. Apprêtée comme il faut. Des formes qui suggèrent un corps proche de la perfection. Je ne regrette pas le prix de mon billet. Roger Moore aurait pu dire que je l’ai pris « rien que pour ses yeux ». Ah, et aussi pour visiter Bordeaux, je n’ai pas honte de l’avouer. Je repense à quelques aventures, et je me dis que je découvre beaucoup d’autres villes grâce à mes voyages « à bénéfices ». En parallèle, je découvre intimement beaucoup d’autres filles aussi. On ne va pas se plaindre.
Cette femme est féminine. Une légèreté presque irréelle. Les mots de Kundera me reviennent et peuvent être appliqués : cette femme de 26 ans représente l’insoutenable légèreté de l’être.
Mais elle possède aussi cette dose de normalité qui la rend irrésistible : elle collectionne les DVD de Disney, écoute de la musique électronique commerciale et porte des chaussons en forme de vache chez elle.
La première soirée se passe. Etant arrivé à 23h après une journée en agence, je suis mort. Je m’en veux.
Nous passons la journée suivante à nous tourner autour en errant dans Bordeaux, plus particulièrement dans une fête foraine, même si le jeu devient de plus en plus évident (normal… dans une fête foraine). Je fais durer le suspens.
Puis nous finissons quand même par nous sauter dessus. Bon d’accord, en réalité c’est moi qui ai craqué. Littéralement. Nuit complice, douce et féline.
Le lendemain matin au réveil, j’ai l’impression qu’elle flotte au dessus du sol tellement elle a l’air de maitriser sa corporalité. Nous passons l’après-midi ensemble, dans les bras l’un de l’autre.
Je repars le dimanche plein d’amertume, dans un TGV bondé. Nous nous reverrons, c’est sur. Je le veux. J’en ai besoin.
Et je n’ai pas fait de tour de train fantôme.
All Blues.
En parallèle, j’ai aussi revu Claire. Claire travaille comme assistante commerciale chez Elite Espagne. Son prénom me rappelle une autre fille que j’ai connu et que je ne vois heureusement plus, avec qui j’ai résolu l’équation . Mais ceci est une autre histoire, que seuls les vrais connaisseurs connaissent. Certains l’ont même connu en live).
Avec Claire, c’est toujours l’aventure. Habitant en Espagne à temps plein, elle est Francaise par intermittence. Quand son agence de mannequinat organise des évènements dans la plus belle ville du monde. Résultat, elle est hébergée dans un hôtel différent à chaque fois, dans une chambre aussi grande que ma salle de bain. Ce qui est bien, c’est que cela force à aller à l’essentiel (Je ne parle pas de la douche… quoique).
Nous nous sommes rencontrés à l’entrée du MKP à Opéra.
Tu fumes ?
Non je ne suis pas possédé, désolé.
Possédé ?
Oui, regarde… tu es obligée de fumer pour avoir un prétexte à aborder les beaux garçons. Rires.
Conversation.
Prise de numéro.
Elle me propose d’aller à son hôtel.
Je lui réponds que je le connais et que je ne viendrai pas, étant donné que le plafond de sa chambre est trop haut (merci Stéphane).
Elle insiste.
J’accepte.
Pas besoin d’en dire plus.
Claire est grande. Claire est fine, mais Claire n’est pas pour autant être anorexique. Un visage de souris. L’espièglerie incarnée. Des joues creuses, de fines lèvres. Ses baisers ont goût de rose. Une femme enfant libérée. Et c’est pas si facile. Un accent latin aux douces et chaudes rondeurs de langages.
On pourrait comparer Claire à du Glenmorangie : capricieux, insaisissable, chaud, si près mais si loin. On croit la tenir, elle se dérobe et vous brûle. On croit la perdre, elle se love dans vos bras et vous dévore du regard. Pour l’apprivoiser, il faut la comprendre, la teaser, jouer avec, puis la dompter. Physiquement.
Flamenco Sketches. Ma préférée est l’alternate take. Un orgasme auditif incroyable que cette première note de trompette, qui paradoxalement clôt cet article.
Je vous avoue que moi, je ne sais plus trop où j’en suis dans tout ca. J’ai trop consacré de temps à la gent féminine, et pas assez à moi-même. Je ne vais même plus au restaurant, aux expos ou aux vernissages. Ma culture stagne. Mon évolution personnelle stagne. Ma vie stagne. Qu’est ce que je veux prouver ? Je ne sais pas, mais c’est ridicule.
D’ailleurs, ce texte ne contient qu’uniquement des récits de rencontre. Je sais que la vie ne se résume pas à la projection de quelques centilitres entre des jambes féminines, mais j’avais un besoin égoïste d’en parler.
J’arrive à séduire des femmes, mais je n’arrive plus à me séduire moi-même.
Blanc.